Ambrillon,
Depuis la table à tréteaux installée à présent dans la grande pièce, j’écris ce billet et je peux voir ton bouquet. Ce sont des roses jaunes et du houx qui le composent.

Vois, il est posé sur la petite table aux pieds tarabiscotés, uvre éminemment encombrante, mais héritée du bien-aimé cousin Charlot qui avait des talents en ferronnerie.
Si tu regardes bien, en haut de l’étagère, il y a ton vieux « Jujube » que tu m’avais envoyé. Voici que Dame Juliette porte ses regards vers le velux ; elle y trouve le ciel.
Avec ou sans fleurs, je penserais ainsi à toi.
Si tu observes encore mieux, tu pourras voir, suspendue à la tringle du rideau, une petite sorcière noire de Riquewihr, offerte hier par une amie chère.
Cette sorcière porte bonheur lorsqu’elle est accrochée près d’une fenêtre et orientée vers l’extérieur. Mais la sorcière de la légende, Marie Wolf, n’était pas franchement une joviale. A la mort de son fiancé, elle eut tellement de chagrin qu’un soir, se promenant sur les remparts de la ville assiégée, ses sanglots longs terrorisèrent ses ennemis qui, pris de panique, s’enfuirent.
Sur le mur du fond, une des deux affiches des éditions Picquier, retrouvées par hasard dans mon bazar. A droite du clavier, près des cailloux blancs, trois livres : le gros, c’est « Belle du Seigneur », celui pris en sandwich : « Rondeur des jours » et celui du dessus, « Laissez-moi » m’a été envoyé par L’heureux PaS Sage. Des pensées pour elle aussi
J’espère que tu n’auras pas le mal de mer en regardant cette photo. Quelquefois je chavire un peu - comme quand King-Kong me berce dans le creux de sa main
Entre les yeux, derrière le sillon qui me vieillit, c'est comme un clou qui vrille lentement, sûrement. Quelque chose de chaud et d'hostile pulse sous la boîte crânienne.
Y avait-il vraiment des gens ici ? Dans ma maison toute jolie parce que c'est Noël ?
Mes soeurs, leurs enfants, les miens, nos hommes, mon père, ma mère... Ils sont partis. Si vite, j'en ai été surprise, un peu chiffon. Juste au moment où on aurait pu...
Quoi ?
Ne plus être dans le faire, le bien bouffer, le trop boire, la demie fête...
Sortir, prendre l'air ou prendre le temps, se parler.
Sentir, je veux dire Se sentir ensemble.
Comme quand il a passé ce vieux 45 tours, "La nuit" de Léo Ferré, qu'il a pris ma mère dans ses bras et que, pendant un instant, très bref, ils ont dansé. Il dit qu'il écoutait ce disque quand il avait quinze ans.
J'aime ces rares fois où il raconte des choses comme ça.
Vous partez ? Déjà ?
Tu comprends, ton père, il n'aime pas rouler la nuit.
D. demande : Tu viendras nous voir ?
Il y a les choses qui restent, partout.
On range. Il ne dit rien.
Moi non plus, dans une autre pièce.
Je ne peux plus être dans la cuisine.
Et pas non plus dans le salon où il est, après, à lire le journal.
Je lui dis Je voudrais une pièce à moi, rien qu'à moi.
Il n'aime pas que je dise des choses comme ça.
Quelquefois, je voudrais lui dire d'autres choses que je ne peux pas lui dire et d'ailleurs, je crois qu'il les sait et qu'il ne veut pas les voir, qu'il ne faut pas les dire. Pas ce soir.
Envie d'être seule ou ailleurs ou avec toi, sans crainte, sans brandir les jamais ni les toujours, et fermer les paupières, sombrer dans une douce hébétude, auprès du feu, du sapin qui clignote.
J'allume des bougies.
Il allume la télé.
A l'étage, devant l'ordi, je raconte mon inintérêt, là devant vous, devant toi, et c'est écrit sans émotion. Avec mal de tête. Je n'ai rien à dire, et je crois que c'est ce qui commence à m'intéresser - ou à me faire moins peur.
Demain sera moins flou.
Je monterai la table à tréteaux, y installerai un vieux PC.
Dans la grande pièce du haut, que je n'ai jamais réussi à habiter.
Stevenson : "Une légère vapeur planait parmi les minces tiges des arbres au fond de la dépression ; et venant de beaucoup plus haut, j'entendais de temps en temps éclater un gros rire, comme si des clowns avaient batifolé dans le buisson. Il y avait dans l'atmosphère quelque chose qui faisait porter tous les spectacles et tous les sons avec une pureté singulière, si bien que j'avais l'impression que mes sens avaient été lavés dans l'eau. Lorsque j'eus traversé cette peite zone de brume, le sentier se mit à remonter la pente ; et au moment précis où, en le suivant, je fus remonté depuis le bas dans le soleil léger, j'ai vu devant moi un âne attaché à un arbre. Notez bien que j'ai une certaine affection pour les ânes ; principalement, je le crois, à cause des choses délicieuses que Sterne a écrites sur eux. Mais celui-ci n'était pas conforme à l'idée que l'on se fait de l'âne à Lyon. Il était de couleur blanche et semblait fait pour les jours de fête exceptionnels plutôt que pour les corvées ordinaires. En outre, il était très petit, et des proportions les plus jolies que vous puissiez imaginer chez un âne. Et d'ailleurs, cela était sûr, vous n'aviez qu'à le regarder pour voir qu'il n'avait jamais travaillé. Il y avait dans sa figure quelque chose de trop fripon et folâtre, son regard ressemblait trop à celui d'un écolier ou d'un Arabe de la rue, pour avoir survécu à de trop durs travaux. Il était clair que ses pattes avaient plus souvent désarçonné des enfants sportifs qu'elles n'avaient peiné sous un fardeau en suivant des sentiers bourbeux. C'était un âne fait pour le beau temps et pour les vacances ; et bien qu'étant en cet instant plutôt grave et lugubre, il donna encore une preuve de son peu de sérieux en agitant avec impudence les oreilles dans ma direstion au moment où je m'approchais.. Je dis qu'il était plutôt grave, à ce moment précis ; car, avec cet instinct admirable qu'ont tous les homme et les bêtes soumis à une contrainte, il avait si bien enroulé et enroulé sa corde autour de l'arbre qu'il ne pouvait plus ni avancer, ni reculer et qu'il ne pouvait pas davantage baisser la tête pour brouter. Il restait là, le pauvre fripon, en partie intrigué, en partie furieux, en partie, je crois, amusé. Il n'avait pas abandonné tout espoir, il retournait le problème dans sa tête, en imprimant sans cesse une nouvelle secousse aux quelques centimètres de corde libre qui n'étaient pas enroulés. Je fus pris d'une sorte de sympathie amusée pour ce petit être. Je m'approchai et avec quelque gêne de ma part, beaucoup de méfiance et de résistance de la sienne, je l'obligeai à reculer jusqu'à ce que la corde soit déroulée sur toute sa longueur et il ne tarda pas à jouir d'autant de liberté que je me risquai à lui donner. J'étais content - comme tout le monde - de ce geste amical à l'égard d'un camarade de tribulations et je jetai un coup d'oeil par-dessus mon épaule pour voir comment il jouissait de sa liberté. Il me regardait, l'animal, et dès qu'il eut surpris mon coup d'oeil il leva sa grande figure blanche en l'air, me fit de la bouche une grimace insolente et se mit à braire d'un air moqueur. L'ingratitude endurcie de sa conduite, l'impertinence avec laquelle il retroussait sa lèvre, montrait les dents et se mettait à braire, m'amusa tellement, et correspondait si bien à ce que j'avais imaginé de son caractère que je n'eus pasl e courage de me fâcher ; j'éclatai de rire de bon coeur. Cela donna à l'âne l'impression d'être une répartie, si bien qu'il se mit à nouveau à me braire en guise de réplique ; et nous avons ainsi continué pendant un certain temps, à braire et à rire, jusqu'à ce que je commence à en avoir assez ; je lui criai alors un adieu ironique et fis demi-tour pour poursuivre mon chemin. Ce faisant, je me trouvai - c'était comme si j'avais été brusquement plongé dans l'eau froide - face à face avec une petite vielle fille à l'air compassé. elle était dans tous ces états, la pauvre chère vieille chose ! Elle avait conclu comme hors de question que ce ne pouvait être qu'un fou qui restait là à rire tout haut en s'adressant à uh bourricot blanc, dans ces paisibles bois de hêtres. D'après son expression de physionomie, j'étais sûr qu'elle avait déjà recommandé son âme au Ciel, de la manière la plus religieuse, et qu'elle s'attendait au pire. Et ainsi, pour la rassurer, je me découvris et la priai, sur un ton très posé, de m'indiquer le chemin du Grand Missenden."
(Extrait de "Effet d'automne")
Troisième jour sans voir le ciel. A. dit que nous avons les températures les plus froides, les mêmes qu'à Belgrade en ce moment. Aussitôt, la journée prend un tour singulièrement exotique ; fantastique même, lorsque, A. toujours elle, imagine que sont les détraqueurs de "Harry Potter" qui, sortis des profondeurs de la Terre, exhalent tout ce brouillard, comme pour répandre le désespoir chez les humains...
Bravant ces éléments contraires, G. et moi allons ce matin à la casse. Dans le brouillard, les carcasses rouillées ne font plus guère les malignes. Il y a comme une pitié dans l'air. Le brouillard. Je jette un coup d'oeil rapide vers ma vieille Mazda, pliée samedi par fiston chéri et heureusement indemne. Au fin fond du hangar noyé dans le brouillard, au bout du bout de la morgue des moteurs désossés prêts pour le don d'organes, il y trois types plutôt brouillards. Le patron nous mène vers son bureau. Bureau chauffé, s'il vous plait. Sur les armoires métalliques, des posters géants de femmes nues ; les paperasses qui jonchent le bureau, laissent apparaître des cartes postales de femmes jeunes et aguichantes, bombant fièrement leur poitrine à l'air, à la plage, mer calme, ciel bleu sans brouillard, sous le sous-verre du bureau d'une casse du QuatreSept.
Me penchant pour signer l'arrêt de mort de la 662 RR 47, j'ai le nez un peu au-dessus des vieux mégots qui débordent du cendrier. Ah tiens, le cendrier... une paire de nichons de faïence creux, couleur chair. Il y a même les têtons qui pointent. Mais l'artiste n'a pas jugé bon de les peindre dans leur foncé naturel.
Merci et au revoir Monsieur,
Monsieur Lamour.
J'y ai repensé hier soir, tu sais.
J'avais rendez-vous à l'hôpital, avec Docteur Jabuse. La peur au ventre, comme toujours. Dans la salle d'attente, quatre femmes avant moi. Besoin d'air, besoin d'ailleurs, je dis à l'infirmière Je vais faire un tour en ville, un quart d'heure pas plus, promis.
Dans les rues, il y avait de la lumière aux fenêtres des gens, c'était entre chien et loup, pas encore l'heure des volets clos, juste à temps pour entrevoir ces fragments de l'intime des familles, à travers les rideaux soudain devenus transparents. Je marchais, je glissais mes regards vers ces petits tableaux involontairement offerts, riches d'une humanité furtive et colorée qui n'allait pas tarder à se calfeutrer pour la nuit.
Et puis, j'ai débouché vers la rue aux vitrines ; là, il y avait ces belles présentations de fête obligatoire ; pardonne-moi, je l'ai un peu amère la fête. Je voudrais de l'amour, vois-tu, mais chut....
Ou alors, comme nombre d'entre nous, être en enfance encore, retrouver cette attente fébrile de Noël et, au matin, plus encore que la découverte des cadeaux, au pied du sapin, revivre la joie païenne provoquée par la certitude absolue de Son passage : Il avait bu le verre de vin que nous avions préparé pour Lui, la veille, auprès de nos chaussons, et Bonheur ! Son renne avait mangé notre offrande : une carotte.
Les mannequins gris de la boutique Esprit, si sobre à l'accoutumée, arboraient de très merveilleuses petites robes noires. Et j'ai repensé à la tienne. A ce soir très froid, il n'y a pas si longtemps, où, avant d'aller acheter des clémentines et du vin, nous sommes entrées dans ce magasin, avec Gégé. C'était plutôt une plaisanterie, quand je t'ai demandé d'essayer ce tire-bouchon d'étoffe noire ; mais sur toi, c'est devenu une robe, le plus sublime des fourreaux. Et il te va divinement bien. (Si, si, tu sais très bien que Gégé et moi, sur ce plan-là...)
Oh ! Je voudrais bien que tu me racontes lui, quand il t'aura vue, toi, joli bonbon d'amour dans le papier noir et craquant...
Solitude absolue, solitude aimée.
Je m'adonne à la flemme la plus royale, bien-être de la lionne en hiver, en pyjama encore à quinze heures, cheveu en bataille. Le lit n'est pas fait. Le coin de table n'est pas débarrassé. Le vin blanc de l'ami R. est fruité, glacé dans le verre bu devant le feu. Les petites cailles, je les ai fait rôtir quand-même, les pauvrettes. Préparées à la façon de G. : farcies simplement de laurier, de thym, d'ail et d'un petit morceau de pain. Elles ne me font pas rire ; elles sont si petites, tendrement recroquevillées que c'en est presqu'émouvant.
A. et G. arrivent ce soir, mais J. m'a invitée à dîner. Foie gras et Champagne, m'annonce-t-elle. J'ai dit oui.
Je me laisserai aller à l'écouter comme elle aime qu'on l'écoute. Serai moins sur la défensive si je parviens à lui dire calmement zut quand elle abuse.
On devrait toujours s'en tenir à cette réflexion de Stevenson : "Je peux excuser une personne qui combat mes hérésies politiques ou philosophiques parce que celles-ci, je les ai délibérément acceptées et parce que je suis prêt à les discuter avec des arguments. Mais je ne cherche pas à justifier mes plaisirs."
Stevenson : "Quand je parvins au bord de l'eau, la nuit était déjà tombée ; de nombreux bateaux de plaisance étaient amarrés là, prêts à être loués. Et tandis que je suivais un sentier empierré, entre le bois et l'eau, un vent violent soufflait par rafales, venant du fond du lac. Le ciel était couvert d'embruns qui voltigeaient et comme ils se dispersaient, il y eut une course déchaînée d'ombre et de rayons de lune à la surface de l'eau frémissante. Il me fallait tenir mon chapeau, je commençais à être plutôt fatigué et enclin à repartir dégoûté quand il se produisit un petit incident qui dissipa l'ennui. Une rafale soudaine et violente vint couper en deux le sous-bois et en même temps il y eut l'un de ces brefs éclairs de lune qui bondit dans l'ouverture ainsi ménagée en faisant apparaître à mes yeux trois jeunes filles voletant dans le plus ravissant désordre. C'était comme si elles avaient jailli du sol. Je les abordai très civilement grâce à ma qualité d'étranger et les priai de me dire les noms de toutes sortes de collines, de bois, et d'endroits divers que je n'avais aucune envie de connaître ; nous sommes ainsi restés ensemble un moment et nous avons eu une amusante petite conversation. Le vent, lui aussi, se mit de la partie, fit venir des couleurs à leurs joues et leur donna assez à faire pour empêcher leurs robes de voltiger ; et l'une d'entre elles, avec force petits rires, dut pirouetter sans fin sur ses orteils (comme font les jeunes filles) quand une bouffée de vent particulièrement vigoureuse triomphait de leur résistance. elles étaient situées juste assez haut dans l'échelle sociale pour ne pas craindre de parler à un monsieur ; et juste assez bas pour trembler légèrement, pour se rendre compte avec nervosité qu'elles n'agissaient peut-être pas très bien - qu'elles étaient en terrain défendu, ce qui donnait beaucoup de piquant à notre conversation pourtant bien innocente. Elles étaient aussi bouleversées que si j'avais été un baron débauché proposant d'enlever le trio au complet , mais elles ne montraient aucune envie de s'en aller et j'avais réussi à les écarter du sujet des collines et des chutes d'eau pour les amener à des sujets plus prometteurs quand on annonça à grands cris l'arrivée d'un jeune homme sur le sentier venant de Keswick. Maintenant, ce jeune homme appartenait-il à l'une de mes amies, était-il le frère de l'une d'entre elles, ou tout simplement leur frère à toutes les trois, je ne sais pas ; mais elles déclarèrent incontinent qu'elles devaient s'en aller, et elles remontèrent le sentier en me saluant amicalement. Je n'ai pas besoin de dire qu'après leur départ, j'ai trouvé le lac et le clair de lune assez tristes, et que j'ai rapidement trouvé le chemin menant aux harengs marinés et au whisky à l'eau qui m'attendaient avec mon compagnon de voyage dans la salle réservée aux voyageurs de commerce."
Extrait de " Au hasard des rencontres entre Cockermouth et Keswick (Fragment inachevé) "

Prière de ne pas déranger
Prière de ne pas demander le nom
Prière de ne pas vouloir savoir
Prière de ne pas poser de question
Mais prière d'y répondre
Prière d'accepter les réponses en forme de silences
Prière de deviner correctement ce que masquent les non-dits
Prière d'attendre indéfiniment
Prière de bien vouloir comprendre
Prière d'apprendre à supporter
Prière de piécer détachée
Prière d'être tendre
Prière d'aimer toujours
Prière de ne douter de rien
Prière d'y croire encore
Prière de On n'est pas bien à la fraiche
Prière de ne jamais se plaindre
Prière de se taire attention les voisins vont entendre
Prière de ne pas pleurer
Prière de ne pas maudire
Prière de ne pas hurler
Prière de ne surtout surtout pas s'effondrer
Prière d'être heureuse épanouie comblée admirable gentille
Intelligente
Bien tankée baisant bien.

Elle se penche vers moi, me prend très doucement la main et, de son étrange accent, me confie comme un secret : "Ne cherchez pas la synthèse, allez vers la quintessence".
Pour elle, ce serait parvenir à reconnaître un style, un auteur, un musicien, à l'écoute d'un morceau jusqu'alors inconnu, à la lecture d'un texte inédit, à la découverte d'une oeuvre qui trouverait soudainement en nous des résonances familières.
C'est la première fois que nous nous parlons.
Mais cela fait des années que je la vois, sans la savoir.
Elle m'a toujours intriguée, cette grande femme brune et longue, son corps de coureuse éthiopienne.
Pourtant c'est une grande nageuse, et c'est la natation qui nous réunit ce soir, repas de fin d'année, un de ceux auxquels on ne tente pas d'échapper.
Cela fait des années que je la voyais sans la savoir, à la piscine, et que je regardais sa nage impeccable.
(C'est ainsi que j'apprenais : en regardant sous l'eau les autres nageurs.)
Dans le troquet de prédilection du club, il fait sombre et triste, l'air empeste la fumée, le brouhaha des joueurs de rugby et le flonflon de bandas. J'ai eu envie de ressortir sitôt l'entrée franchie. Malgré la pluie.
Mais elle, même sur la rengaine de la Pitchouli, elle conserve son attitude sereine et impériale. Elle dit qu'elle est heureuse d'être là, elle s'enquiert de nos vies, elle écoute, se livre aussi, en peu de mots.
Sur la question de ses origines, elle évoque l'Extrême-orient, un milieu de grande culture, un père artiste.
Elle dit que nager est une danse.
Elle recherche la glisse, ce moment où il ne se passe plus rien, rien d'autre que la sensation, le plaisir.
Elle nage tous les jours, sauf le dimanche.
L'été, en Corse, elle fait beaucoup de ski nautique, du monoski surtout.
Elle nous raconte sa relation profonde avec P., notre entraîneur (dont nous ne connaissons que la façade à la Bigard).
S'agit-il du même homme ?
A nous, les blagues salaces ; à elle, les : "Vous attirez les évènements...".
Contre toute attente, elle apprécie la grande sensibilité de P., la justesse de ses jugements. Elle raconte comment il l'a découverte, il y a une dizaine d'années, et a fait de la brasseuse qu'elle était alors, une crawleuse de compétition internationale.
Elle a de beaux gestes avec les mains, elle les écarte légèrement, puis laisse l'une reprendre l'autre, avec douceur.
Elle a aimé profondément et a été profondément aimée.
Il est mort à présent.
Elle a quatre-vingts ans.
Son prénom, je l'ai entendu mais ne saurais le redire.
En son pays, elle était princesse.
Mais ce n'est pas elle qui me l'a dit.
"Il était naturel que vous me parliez de votre "amitié" plus pure, puisque débarrassée de désirs, de jalousie, d'attente. Il faut donner quelque chose ; alors on songe à l'amitié, "cette soeur plus noble de l'amour", et on l'offre en essayant de monter que c'est bien mieux que cet amour qu'on donnait avant et qu'on donne à une autre maintenant.
Vous êtes assez persuasif ; d'ailleurs on n'est jamais aussi persuasif que quand on est dans votre cas. Comme il faut d'abord se convaincre soi-même, on trouve des arguments ingénieux et un ton chaleureux du plus heureux effet. Et quand on a terminé sa démonstration, on est si content d'avoir réussi quelque chose que si la personne à qui l'on s'adresse n'est pas convaincue, c'est qu'elle a vraiment mauvais caractère."
(p. 36)
Un grand merci à toi, l'Heureux Pas Sage.