"C’était un projet, autrement dit une pensée volontaire orientée vers l’avenir. La sagesse, ce n’est pas le no future des punks ou des idiots ! Il ne s’agit pas de vivre attaché « au piquet de l’instant », comme l’écrit joliment Nietzsche de l’animal dans la deuxième des Considérations intempestives. La chèvre attachée au piquet de l’instant, ce n’est pas un idéal de sagesse ! Il s’agit de vivre tout ce qui nous est donné, c'est-à-dire au présent.
[…]
Il ne s’agit pas de vivre dans l’instant : il s’agit de vivre au présent, on n’a pas le choix, mais dans un présent qui dure, qui inclut un rapport présent au passé (la mémoire, la fidélité, la gratitude) et un rapport présent à l’avenir (le projet, le programme, la prévision, la confiance, le fantasme, l’imagination, l’utopie, si vous voulez, à condition de ne pas prendre vos rêves pour la réalité). La sagesse n’est ni amnésie ni aboulie. Cesser d’espérer, ou espérer moins, ce n’est pas cesser de se souvenir ni renoncer à imaginer et à vouloir !"
~ André Comte-Sponville (Le bonheur, désespérément).
Farfouillant dans mes albums photos, j’ai retrouvé ce soir cette image du pin anémomorphosé dont j’avais, cet été, parlé à Mam’zelle et Merlin.
Cet arbre n’est plus ; il régnait immensément seul sur un bout de jardin, en bord de plage.
C’est seulement lors d'une promenade de l’hiver dernier, que son souvenir m’est soudain revenu, que sa présence tutélaire m'a manqué.
Quand et comment il avait disparu… je ne savais pas.
Tempête, peut-être.
Il nous voyait venir de loin avec son gros œil rond, son esquisse de sourire, sa mise en plis verte, et je trouvais cocasse cette façon qu’il avait de nous saluer le bras tendu… mais peut-être ne faisait-il pas attention à nous.
Tentait-il de régler la circulation des mouettes ?
Allez donc savoir.
Il était muet, c’est bien dommage.
Avec la voix de Claude Piéplu, il eût été parfait et nous eût distillé, en un langage très soutenu, les leçons de choses et de philosophie les plus incongrues, pendant les longues heures où la mer est enfuie.
(A propos des pins anémomorphosés (déformés par l'action du vent), on trouvera ici une belle évocation sur ce blog-photos d'un amoureux du Bassin d'Arcachon).
"Sur cette photo, je suis triste. Vous pourriez croire que je suis heureux. En vérité, je suis triste mais je fais semblant d’être heureux. Je fais semblant parce que je crois que l’on ne m’aimera pas si j’ai l’air triste."
~ Michael Rosen / Quentin Blake ( Quand je suis triste )
Maud : Je serais pas aussi positive que toi. Parce que c’est pas humain la vie qu’on nous oblige. Se lever dans le brouillard, les rêves même pas finis, fait encore nuit jusque dans le bol de café, et puis courir, les escaliers, les couloirs, les parapluies et toutes les nécessités. Moi je marche souvent à côté de mon moral.
Augustine : C’est quoi ton vrai malaise ?
Maud : Si tu me comprends pas, c’est que je parle à côté de ma bouche.
~ Denise Bonal (Les pas perdus)
Fenêtres et volets pourtant clos, dans le lit, j'ai frissonné de cette nuit traversée de vent... La pluie, la pluie, la pluie, les bourrasques, les rafales sans répit ou presque. Aujourd'hui, nous sommes restés dedans, bien sagement. "Les vacances de Monsieur Hulot" nous ont emmenés jusqu'à la mer, nous ont promis des ailleurs, des vacances en Bretagne. Justement, j'ai pensé, ce doit être quelque chose de grandiose, la tempête, vue depuis le grenier de L.. Sans doute n'aurions-nous pas hésité à risquer le nez dehors si d'aventure nous y étions.
Jolie surprise ce soir ! Un mail est arrivé, de là-bas, avec cette photo prise aujourd'hui :
Des échanges après la projection de The Servant, il ressort différents niveaux de lecture du film, (Losey marxiste d'où application de la théorie de la lutte des classes aux interactions humaines, dépendance entre les deux hommes basée sur une homosexualité latente...).
Atmosphère de malaise dès le début - à partir du moment où Barrett entre dans la maison sans y avoir été invité, et qui ira crescendo jusqu'à la déchéance de Tony. Quelle fin poisseuse...
Si l'esthétique de ce film est sublime, il est vrai qu'il est difficile de l'aimer sur le fond... tant on est plongé dans le coeur minéral de la perversion. Barrett est un prédateur purement amoral (en ce sens, P. F dit qu'il est postmoderne). Les valeurs n'existent pas pour lui et il n'a aucun tabou ; ce qui le meut, ce sont les rapports de pouvoir. A-t-il vraiment une visée à long terme, un but - comme le lui demande courageusement Susan ?
Il risque, manipule (l'autre n'est qu'un objet), tente des coups, fait des paris... mais s'il joue gros, sa stratégie se révèlera payante - si son but était de détruire Tony.
Je me demande si Tony ne compte cependant pas beaucoup pour lui. Je crois que Barrett tient beaucoup à Tony. Il a besoin d'étendre son emprise sur lui, de le maintenir sous sa dépendance, de le posséder jusqu'à le détruire ( Mais le manipulateur Barrett n'a pas le pathétique et le ridicule du manipulateur Humbert (de "Lolita") qui rend ce dernier humain... encore que pour moi, Humbert est le mâle poussé à son extrême - ce qui n'enlève rien à ses côtés touchants).
Rarement la noirceur n'a été si scrupuleusement décrite, si minutieusement analysée.
A propos de la postmodernité.
En manière de boutade, on s'est dit que si on veut tester des techniques pour manipuler autrui, sans doute essayer de ne plus frapper aux portes...
Et ce soir, à F. : "Tu as bien de la chance d'avoir un prof de philo comme P. F. ; comme j'aimerais être encore élève ! :-)". Il en convient.